vendredi 27 décembre 2013

Sud de Madagascar : Sur la piste du mica

Quelque huit millions d’électeurs malgaches ont voté pour choisir leur nouveau président le 20 décembre dernier. L’issue de cette élection semble suspendue au rythme des décomptes de voix. Entre temps, l’île continent se perd dans un marasme économique et social sans précédent. Même si l’Etat central est en pleine déliquescence depuis 2009, date à laquelle le gouvernement précédent avait voulu vendre un territoire grand comme une fois et demie la Corse groupe coréen Daewoo, des entrepreneurs malgaches se battent pour exploiter eux-mêmes les immenses richesses de leur pays face aux opérateurs étrangers, particulièrement voraces sur la Grande Île. Nous avons accompagné l’un d’entre eux, Yvon, sur la piste d’un minerai très convoité : le mica.

Texte et photos : Nicolas Marmié pour le Journal de l'Economie


Les gémissements du puissant diesel  et les craquements de la boite de vitesse obligent à hurler pour se faire entendre.  « On arrive quand à la mine ? ». « Bientôt », répond, impassible, Didier, 42 ans qui passe sa vie à rejouer « La salaire de la peur » au volant de son 38 tonnes Renault sur les pistes défoncées de Madagascar. Entre nous, un homme armé d’un fusil, scrute l’horizon avec un regard d’aigle.
Quelques rares lumières annoncent l’entrée de Betroka, une cité minière surgie du néant dans les années 80 après qu’un gisement de saphirs fût découvert par des aventuriers. Gargotes, bordels et comptoirs de vente bordent la rue principale de ce bourg où les Vazahas (les Blancs) sont vivement invités à ne pas se promener sans gardes du corps. Le saphir n’est pas la seule richesse de la région d’Anosy au sud de Madagascar. Il y a aussi le mica, un minerai scintillant dont Didier doit aller prendre livraison  à une centaine de kilomètres de notre étape. Compte tenu de l’état de délabrement qui caractérise les routes malgaches, trois jours  seront encore nécessaire pour arriver à Ilakaka puis à un hameau près  du bourg d’Analamaria. L’entrée du gros camion vert et du 4 X 4 d’Yvon, le patron de Didier, est saluée par l’ensemble des 200 villageois. Danse traditionnelle, repas de fête arrosé de TokaGasy (un rhum local dont la teneur en alcool impressionnerait même le capitaine Haddock), réception dans la maison du chef : l’arrivée des collecteurs de mica est un temps fort dans la vie de ces paysans. Au village, pas d’électricité, pas de gaz, pas d’eau courante, pas d’école, pas de dispensaire, pas de fonctionnaire, pas d’état civil... Un concentré de la déliquescence de l’Etat malgache avide et incompétent.

Aucun des 80 gamins qui vivent là n’est allé, ne fût-ce qu’un seul  jour, à l’école. Soeur Anne-Marie, une religieuse catholique italienne installée depuis 40 ans dans la région est le seul recours des enfants malades. « C’est de pire en pire, depuis cinq ans, ce pays  s’enfonce dans la misère » déplore avec un sourire amer la Sainte femme de 74 ans dont le dispensaire jouxte un hôpital flambant neuf mais dont les portes sont condamnées, faute de personnel. Alors qu’un cachet d’aspirine représente ici un véritable trésor, Sœur Anne-Marie s’inquiète aussi des résultats d’une récente campagne de vaccination, coordonnée par l’Unicef, contre... la grippe H1N5. « Les enfants supportent mal ce vaccin, ils ont des diarrhées » s’inquiète la religieuse avant de proposer un café.  « A Madagascar, le pouvoir peint les lunettes » nous explique, un brin fataliste, Yvon, le patron de l’expédition. « Les Malgaches sont comme des poupées que les étrangers s’arrachent », poursuit le jeune entrepreneur.  Mais pour lui, l’heure est maintenant à l’action.

Un peuple de poupées

L’information circule à la vitesse de l’éclair dans le village : le camion va commencer sa collecte. Vieillards, enfants, femmes, hommes : tout le monde rejoint dans la brousse son tas de mica  qui brille au soleil levant pendant que les zébus broutent et que  la dernière récolte de manioc sèche sur les toits en chaume des cases en terre. Des mois de travail à gratter la terre, à s’enfoncer dans des boyaux sans étais, vont être enfin récompensés. « On dirait de la poussière d’étoile » explique un mécano. Tout le monde s’y met dans une désarmante bonne humeur : il s’agit de conditionner le minerai dans des sacs blancs de 50 kilos qui seront jetés à bras d’hommes dans la benne du camion de Didier. Autour du semi-remorque, une demi-douzaine d’hommes armés de pétoires font le guet. Yvon va payer chaque famille en espèces. Les  « dahalos », ces bandits de grand chemin qui terrorisent les villageois pourraient être tentés de venir se servir. Eux aussi sont armés et ils ne font pas de cadeaux, ni à leur victimes, ni aux gendarmes qui tentent de les attraper. Pourtant, tout le monde rit, chante en brassant le mica. A la nuit tombée, le camion est plein. Valeur marchande de la cargaison : au moins 300.000 euros (un paysan malgache gagne en moyenne 30 euros par mois). Une dernière fête, quelques heures de sommeil dans la benne et sur le mica, le Renault Manager 180 dont le compteur en panne affiche 700.000 kilomètres, reprend la route, ou plutôt la piste…  Direction Tuléar, le port du sud-ouest de Madagascar.

Trois heures après le départ, le réservoir de carburant s’effondre sur la latérite. Un nid d’autruche aura eu raison des fixations. Impavide malgré la perte d’une cinquantaine de litres de gasoil (vendu 1,20 euros le litres) , Didier demande à ses mécanos de remettre le réservoir en place. Toute l’équipe rigole bien et répare l’avarie avec des cordelettes et des lambeaux de chambre à air. Dans un 4X4 flambant neuf, un très puissant marqueur social comme en France, Yvon philosophe : « les malgaches savent tout faire, il faut simplement leur donner leur chance au lieu de simplement siphonner leur richesses. Et puis ici, tu sais, les gens sont gentils, les animaux sont gentils, la nature est gentille : il n’y a pas de fauves, pas de serpents, pas d’insectes mortels comme en Afrique ». Le patron allume une Marlboro et le convoi repart. Un barrage de gendarmes lui adresse un salut complice, et dans son rétroviseur, qu’il consulte avec une régularité de métronome, Didier aperçoit un nuage suspect. Une tonne de mica mal arrimée s’est répandue sur la piste. Une nouvelle occasion de rigoler pour l’équipe de mécanos qui ramasse une à une et à la main les précieuses écailles du minerai dont les Chinois sont devenus très friands pour ses qualités d’isolant thermique et électrique depuis que le mica remplace l’amiante dans le bâtiment. Depuis longtemps déjà, le mica est par ailleurs utilisé dans la fabrication de granit industriel et de marbre funéraire.

Les eaux bleues du Canal

Enfin, après trois jours de route, deux pannes et quatre crevaisons, Tuléar et les eaux bleues du Canal de Mozambique sont en vue. Tuléar, « la ville des pirates » comme ils disent à Antananarivo, la capitale. Quelques centaines de Vazahas, français et italiens pour la plupart, sont installés dans ce port de pêcheurs. Au programme de leurs journées d’expatriés :  pas de TokaGasy mais du « Prado », un pastis local qu’ils surnomment presque affectueusement le « Crado ». Commentant l’actualité au bras de leurs maîtresses malgaches dans les bars du front de mer, les vieux Vazahas de Tuléar s’inquiètent du lynchage début octobre à Nosy Bé (nord de l'île) de ressortissants français soupçonnés de pédophilie par une foule déchaînée. « C’est pas bon pour le tourisme et l’image de Madagascar » déplore Francis, dit le « Corse du Prado » par ses complices de comptoir. L’information sur ce drame (les deux Français mis à mort semblent avoir été étrangers aux rumeurs de pédophilie et de trafic d’organes qui ont circulé à leur encontre et qui ont enflammé les esprits de la foule) a déjà des conséquences : les plus jeunes enfants croisés sur la route du mica semblent effrayés en apercevant de Vazahas. « Leurs mamans les mettent en garde contre les Blancs » nous avait confié, navrée, sœur Anne-Marie.

Tuléar est d’autant plus sensible aux événements de Nosy Bé qu’elle a elle-même été le théâtre du lynchage mortel d’un couple de restaurateurs français en avril 2012. L’enquête s’oriente sur un mobile crapuleux et Me Franck Berton, avocat de la famille d’une des deux victimes devrait se rendre bientôt  au port pour tenter de recueillir des nouveaux éléments. « Une sale affaire »  a confirmé Me Berton à Sud-Ouest. Loin de ces « vazaheries », Yvon, lui assiste au chargement de sa livraison de mica sur le Zagora, un porte-conteneurs battant pavillon maltais avec un équipage philippin. Destination finale : la Chine. La mondialisation est en marche et la poupée malgache vient de perdre encore un oeil.

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