Fret : les dessous de l'ambition de CMA CGM avec l'acquisition de FedEx Supply Chain


Analyse : Tsirisoa Rakotondravoavy

Lors de la publication du rachat par le groupe français CMA CGM de FedEx Supply Chain (logistique) pour 1,4 milliard de dollars, les analystes et les médias se sont concentrés sur le changement de main de l'activité de logistique de ce groupe américain spécialisé dans le cargo. 

Le secteur de la logistique et du fret ayant pris une importance capitale depuis 2020, les entreprises de ce secteur font tout pour accroître leur capacité à travers des accords commerciaux, des relations d'achat et des partenariats sectoriels. C'est justement l'autre détail important qui s'est glissé dans le deal entre CMA CGM et FedEx, un rachat qui prévoit de conclure des accords commerciaux portant sur "certaines solutions de capacité de fret aérien".

L'histoire d'une diversification


Pour comprendre le sens de cet accord entre ces deux multinationales et l'orientation stratégique du troisième armateur mondial CMA CGM, affichant 54,4 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2026, il faut remonter à l'ère post-Covid, à partir du déconfinement de 2020 et surtout de 2021, et suivre la croissance du volume mondial du fret aérien. L'IATA (Association du transport aérien international) a suivi de près l'évolution de ce marché de près de 129 millions de tonnes comptabilisées au total par les aéroports mondiaux via les flux de chargement/déchargement, et a publié le volume mondial traité par le secteur du fret aérien entre 2021 et 2025 :

2021 : ~ 63 millions de tonnes. Année historique post-pandémique portée par la pénurie de soutes maritimes et l'urgence des approvisionnements.
2022 : ~ 58 millions de tonnes. Phase de normalisation et baisse de la demande de biens technologiques.
2023 : ~ 55 millions de tonnes. Point bas du cycle avant une reprise en fin d'année.
2024 : 61 millions de tonnes. Rebond spectaculaire de +11,3 % sur un an, effaçant le précédent record de 2021.
2025 : ~ 63 millions de tonnes. L'IATA confirme une croissance de la demande de +3,4 % sur l'année.

Les transporteurs aériens ont ainsi enregistré une hausse de 2,9% du volume cargo traité par les aéroports entre 2024 et 2025, et de 8,8% entre 2019, avant la pandémie, et 2025. Même si l'incertitude sur les conséquences des conflits régionaux (Ukraine, Moyen Orient) se fait sentir dans les résultats du secteur, notamment avec une prévision de croissance modérée à 2,4% pour l'année 2026, Willie Walsh, directeur général de l'IATA reste confiant pour le secteur du fret aérien : "Quel que soit le modèle commercial qui émergera, nous pouvons être sûrs que le recours au fret aérien pour faire fonctionner les chaînes d’approvisionnement se maintiendra, et que les transporteurs relèveront le défi en déployant leur capacité et en concevant des réseaux offrant une souplesse optimale".

Réaction rapide de CMA CGM dès 2021


Face à cette situation secteur, née des conséquences du Covid, CMA CGM révèle ainsi une stratégie inscrite depuis 2021 en guise de réaction. Ce groupe basée à Marseille a aligné des salves d'acquisitions transversales, dans les terminaux portuaires, la logistique, le fret aérien, sortant sa structure historique du seul secteur maritime ayant fait son succès passé. Le groupe s'attaque également à des territoires éloignés de l'Europe afin de capter tous les flux susceptibles d'alimenter l'ensemble de ses réseaux de métier.

Après le rachat de Ceva Logistics, CMA CGM s'associé en mars 2021 à Air Belgium pour renforcer sa filiale CMA CGM Air Cargo et la ligne Liège-Chicago. La même année, le groupe français continue les rachats avec Fenix Marine Services qui gère le Terminal Island à Los Angeles, puis Ingram Micro CLS (USA) dans la logistique. 

CMA CGM obtient la reconstruction et la gestion du port de Beyrouth en 2022, terres d'origine de sa famille fondatrice, les Saadé, puis continue les rachats dans la logistique : Bolloré Logistics en 2023 et Santos Brasil en 2024. 

Captant la croissance rapide du e-commerce, CMA CGM, à travers Ceva Logistics, crée également Weavenn, une société dédiée à ce secteur avec Fnac Darty, histoire de titiller le géant Amazon sur son terrain.

En 2026, CMA CGM acquiert ainsi FedEx Supply Chain, après deux autres rachats non moins stratégiques : Fattal Group, un groupe international possédant des actifs dans la distribution basé au Liban, et le français Crystal Aero Solutions, spécialisé dans la maintenance aéronautique.

Il faut savoir que CMA CGM détient également 4% du groupe Carrefour, possède le groupe Pathé (cinéma), et intérêts majeurs dans les médias : BFM, La Tribune, La Provence.

Le dossier FedEx Supply Chain


Avec l'opération FedEx Supply Chain, CMA CGM a ainsi parachevé une stratégie quinquennale dictée par la situation post-Covid. Sollicité par les médias sur le sujet du rachat auprès du groupe FedEx, le groupe français a préféré ne pas commenter cette opération en cours de bouclage.

De son côté, FedEx a fait une déclaration : "Comme indiqué dans le communiqué de presse, les entreprises prévoient de conclure des accords commerciaux maritimes et aériens afin de soutenir leurs stratégies respectives. Chez FedEx, nous concluons régulièrement des accords commerciaux avec des tiers pour soutenir notre réseau mondial. Nous n'avons pas d'autres informations à communiquer pour le moment".

Il faut savoir que FedEx était déjà un important acheteur de capacité auprès des compagnies aériennes régulières, notamment lorsque les services de transport direct de passagers offraient une alternative moins coûteuse et moins risquée que le déploiement de ses propres appareils ou de flotte supplémentaire.

L'équation est simple : l'envoi d'un paquet d'un client à travers FedEx pourrait voyager entre Londres et New York dans la soute d'un avion d'une compagnie régulière, et FedEx assure la prise en charge, la manutention et la livraison à l'arrivée. Le client achète le réseau et le service de FedEx, mais ne sait pas forcément qui a opéré sur le vol.

Ainsi, les compagnies aériennes régulières pouvaient proposer de la capacité à des tarifs extrêmement bas, tandis que FedEx pourrait vendre le transport de bout en bout ainsi réalisé à des prix préférentiels. Ce modèle permet à l'intégrateur d'accéder à des services directs sans assumer les coûts et les risques liés à l'utilisation d'un appareil supplémentaire.

FedEx laisse ouverte la possibilité de s'appuyer sur le vaste réseau de relations de CMA CGM, à travers Ceva Logistics, avec les compagnies aériennes commerciales et sur l'acquisition de capacité auprès de tiers.

Ceva Logistics possède en effet ce large éventail de capacités, et l'accord pourrait s'avérer nettement plus avantageux qu'un simple accord d'achat d'espace sur les avions cargos de FedEx. Il vient compléter l'activité de fret de Ceva Logistics et la flotte de CMA CGM Air Cargo composée de cinq Boeing 777F et d'un Airbus A330F. Mais l'accord n'oblige pas CMA CGM à posséder ou à exploiter tous les appareils nécessaires pour répondre aux besoins de ses clients, comme le cas de FedEx, si le marché du fret aérien est en pénurie de demandes.

Enregistrer un commentaire

0 Commentaires